François Chasseing

Je vous livre le témoignage de François Chasseing, journaliste et écrivain, suite à mon intervention à #Gallargueslemontueux.

« JE M’APPELLE KIWI
Rien n’est vrai!
Rien de ce que vous voyez autour de vous, rien de ce que vous croyez – même profondément – n’existe véritablement. Tout cela n’est qu’illusion, impression, manipulation. C’est en fait dans votre cerveau que cela se passe, pas dans la vraie vie! »

Les mots avaient été prononcés d’un ton plutôt serein, sans emphase particulière, articulés très clairement. Mais personne évidemment ne le croyait. Car, si le public était venu assez nombreux (à l’invitation de Freddy CERDA notre Maire hyperactif et bien-aimé) en ce vendredi 16 février dans la salle publique de GALLARGUES LE MONTUEUX pour écouter et voir la démonstration d’un hypnotiseur réputé, chacun pensait au fond de lui qu’Abdelali ABD-RABI était en réalité -certainement même ! – un homme très adroit, une sorte de magicien qui avait plus d’un tour dans son sac et même peut être un don hors du commun pour embobiner les braves gens.

Les premiers mots d’Abdel furent donc reçus poliment par le public, mais celui-ci … n’en crut rien et attendit la suite avec un certain amusement mêlé de beaucoup de circonspection.

Apparut alors sur l’écran géant de la scène un dessin colorié en rouge et bleu des deux lobes bien différenciés du cerveau humain. 
Notre homme de scène se prendrait-il pour un neuro-biologiste ? Il y avait un petit peu de ça malgré tout puisque notre interlocuteur d’un soir se proposa de nous expliquer – sommairement mais très clairement – comment fonctionnait le cerveau.
Deux hémisphères bien distincts donc, l’hémisphère gauche qui est celui qui gouverne l’intelligence, le langage, l’analyse, la réflexion, tandis que l’hémisphère droit est le siège de la création, du sentiment, de la fulgurance, de l’émotion. Or selon ce que nous faisons, ressentons ou décidons, poursuit celui qui sur scène se transforme tout d’un coup en véritable conférencier, c’est l’un ou l’autre des deux lobes de notre cerveau qui va entrer en action prépondérante, réduisant son homologue et voisin à un rôle secondaire. Comprendre cela – qui est scientifiquement vrai et admis par les neurologues du monde entier – ajoute Abdelali, va nous permettre de comprendre ce qu’est l’hypnose.

Car l’hypnose, poursuit-il, n’a rien à voir avec la magie non plus qu’avec la prestidigitation. Elle n’est pas davantage un don qu’auraient certains: elle est simplement une technique, une pratique rigoureuse, qui tient compte des réalités biologiques du cerveau et qui les utilise pour parvenir à des résultats précis.

Pas de magie donc, pas de don non plus : une méthode, simplement ! Une méthode que notre conférencier présente comme étant presque à la portée de tous … pourvu qu’on s’en donne la peine. Un peu comme l’apprentissage des mathématiques ou du violon. Et Abdelalil d’expliquer que, comme toutes les sciences, l’hypnose s’explique, s’apprend, et se pratique. Sans rien de mystérieux par conséquent.

Mais la question rebondit : l’hypnose ne risque t’elle pas dès lors de conduire à une certaine forme de manipulation mentale, et même de manipulation tout court ? Oui, sans doute, admet Abdelali ; mais pas davantage, si l’on veut bien y réfléchir, que l’éducation, l’enseignement ou tout ce qui va se servir de la nature humaine pour modifier les comportements naturels des individus.
Une pratique dangereuse alors ? Oui et non: comme le couteau, qui sert à peler les fruits … ou à assassiner son voisin. Tout dépend donc là encore de l’usage qu’on veut bien faire des choses.
Et notre vedette du jour d’insister assez pesamment sur la bienveillance nécessaire et même indispensable dans l’usage de l’hypnose. Car celle-ci, si elle était pratiquée avec de mauvaises intentions, pourrait évidemment conduire à des comportements suspects voire même, à la limite, délictuels . D’où la nécessité d’une éthique dans la pratique de cette discipline.
Bienveillance nécessaire donc dans l’usage de l’hypnose, qui n’est pas qu’un jeu de scène, loin de là mais sert également de thérapie comportementale avec des effets … incroyables.

Car au-delà des discours, c’est évidemment dans les faits que le public attendait celui qui se présente sur scène à la fois comme un thérapeute potentiel mais aussi et surtout comme un coach comportemental. Les faits, c’est à dire la démonstration par les actes des propos avancés. La preuve par neuf en quelque sorte.

Et autant dire que pour la phase de démonstration proprement dite, le public de GALLARGUES fut littéralement … médusé.
Car ce n’est pas une mais dix, vingt démonstrations que nous fit l’intervenant.
Il y eut d’abord l’endormissement classique, en quelques secondes, de tous les volontaires qui voulaient bien se prêter à l’expérience. Et bien sûr, en premier lieu, les sceptiques déclarés, connus de tout le village, ce qui enlevait au passage toute idée de connivence ou de complicité. Leur endormissement fut net et sans bavure, en quelques secondes. Tout comme l’ordre de se réveiller.
Il y eut ensuite ce grand gaillard à la stature d’un seconde ligne de Rugby, qu’une vilaine sciatique faisait souffrir depuis longtemps, et qui par ailleurs avait toujours beaucoup de mal à s’endormir le soir: quelques gestes d’hypnose suffiront pour lui enlever totalement la douleur de la sciatique (pour quelques heures au moins, eut la correction de préciser notre hypnotiseur), tandis que son endormissement provoqué intervint, lui, en moins de temps qu’il en faut pour le dire.

Une dame chirurgien-dentiste a MONTPELLIER vint également témoigner pour dire qu’elle même utilisait l’hypnose partielle pour ses patients, afin de diminuer les doses d’analgésiques qu’elle leur administrait.

Mais le plus spectaculaire – bluffant dirait-on dans un langage contemporain – fut l’intervention pratiquée sur une jeune femme à qui notre praticien ira jusqu’à faire oublier sa véritable identité.
Il faut raconter cela avec précision:
la jeune femme en question, bien connue des Gallarguois – nous dirons qu’elle se prénomme Cyrielle – vient au centre de la scène, et notre opérateur va provoquer chez elle en un instant (par quelques mots et quelques gestes) une sorte d’état second. Rien de très exceptionnel pour nous au regard de ce qui nous avait été précédemment montré. Mais ici, il n’y a pas véritablement endormissement: la jeune femme reste semi-consciente, un peu hagarde semble t’il, et elle paraît passée en quelque sorte sous contrôle de l’opérateur. Celui-ci va alors lui parler doucement, puis, il lui touche l’épaule, et lui affirme tout de go qu’elle se prénomme …KIWI.
La salle rit, mais lorsque le conférencier demande ensuite à Cyrielle quel est son prénom, celle-ci répond sans hésiter : je m’appelle KIWI !

Notre intervenant lui demande alors si elle a une carte d’identité. Oui, répond-elle, et elle va la chercher dans son sac resté sur sa chaise. Il lui est ensuite demandé de regarder sa carte d’identité et de dire si c’est bien elle qui est sur la photo. Réponse affirmative. Puis il lui est demandé de lire le prénom qui est marqué en marge de son nom. 
Cyrielle, lit-elle. 

Donc , ce n’est pas vous puisque votre prénom est KIWI, l’interroge le conférencier! C’est exact, répond Cyrielle: cette personne me ressemble terriblement, elle a le même nom de famille que moi, mais ce n’est pas moi puisqu’elle se prénomme Cyrielle et que moi je m’appelle KIWI !

La salle éclate de rire. Mais l’histoire n’est pas finie, loin de là, et notre hypnotiseur annonce au public qu’il va aller plus loin encore dans le contrôle cérébral de sa patiente. Il va faire en sorte non seulement qu’elle dise des choses qui ne sont pas la réalité, mais encore plus loin, qu’elle lise des choses qui n’existent pas:

Nouveau face à face donc entre l’hypnotiseur et Cyrielle, nouveau regard perçant, nouvelles paroles douces et fortes à la fois, nouveaux gestes -une main sur chaque épaule cette fois – et la conversation reprend: 
Comment vous prénommez-vous, jeune femme ?
– Je m’appelle KIWI ! 
– Vous en êtes sûre ?
– Oui, absolument ! 
-Pouvez-vous me montrer votre carte d’identité pour que nous vérifions cela ? 
– La voilà !
– Et que lisez-vous comme prénom sur votre carte d’identité ? 
Je lis … KIWI .

La salle à d’abord retenu son souffle, puis est monté un brouhaha qui rendit pendant plusieurs minutes tout propos inintelligible.

Lorsque le silence sera revenu, Abdelali expliquera le mécanisme de cette scène surréaliste:
dans un premier temps, il a contraint une partie du cerveau de Cyrielle, qu’il « contrôle d’une certaine manière » par ses paroles et ses gestes, de ne plus se souvenir d’éléments anciens ancrés dans sa mémoire – son véritable prénom notamment, mémorisé depuis toujours – et de se souvenir au contraire d’éléments très récents qu’il a ordonné au cerveau de sa patiente d’enregistrer sans qu’elle puisse y résister.
Privée de sa mémoire ancienne, et n’ayant plus recours qu’à sa mémoire des faits survenus il y a quelques secondes a peine, Cyrielle n’a pas su trouver dans son esprit (l’hypnotiseur lui a en quelque sorte coupé la route qui lui aurait permis d’y accéder) autre chose que le prénom récent qui lui avait été inculqué contre son gré par son praticien. Elle a donc répondu en toute sincérité : je m’appelle KIWI. Parce qu’elle ne se souvenait que de cela.

Mais dans un deuxième temps, l’hypnotiseur va aller plus loin encore: il va couper (provisoirement bien sûr là encore) chez sa partenaire une seconde route: celle qui lui permet non plus de dire mais de lire ce que son cerveau à l’état normal perçoit. Privée de sa connaissance ancienne de la lecture, elle croit lire désormais – en fait, elle lit ! – non plus ce que son cerveau perçoit par ses yeux , mais ce que son cerveau sous contrôle lui dit qu’elle croit savoir, et qui évidemment est faux. Donc, avec le mot « Cyrielle » devant ses yeux, elle lit … « KIWI ». Car c’est ce mot-là qu’elle croit voir. Non, c’est ce mot-là qu’elle voit !

Abdelalil nous le disait en commençant sa conférence, et je reprends ses propos : Rien de ce que vous voyez autour de vous, rien de ce que vous croyez – même profondément – n’existe véritablement. Tout cela n’est qu’illusion, impression, manipulation. C’est en fait dans votre cerveau que cela se passe ».

Tout a l’heure, nous n’en étions peut être pas convaincus. Mais maintenant, qu’en est-il? Troublant, n’est-ce pas?

Tout cela me rappelle pour ma part part les propos d’un certain Pierre RABI (Tiens, c’est presque le même nom. Bizarre, non ? Vous avez dit Bizarre ?) lequel écrivait en substance dans l’un de ses livres : la réalité n’existe pas, car lorsque je vois devant moi une chaise en bois, je sais qu’en réalité celle-ci n’existe pas : ce sont seulement des milliards d’atomes ronds qui tournent les uns autour des autres à une vitesse vertigineuse, avec un grand vide entre eux. Donc cette histoire de chaise en bois, poursuit Pierre RABI, est une fiction, une illusion, ou plus exactement une représentation médiocre et trompeuse que se fait notre cerveau de la réalité parce qu’il est tout simplement incapable d’apercevoir des atomes.

Et puis ce débat effrayant autant que passionnant nous rapproche peut être aussi de la mécanique quantique, qui conduit Max PLANCK à prétendre que la réalité que nous croyons percevoir autour de nous n’existe pas vraiment, que donc elle n’est de ce fait jamais mesurable, et que seule la vision (l’opinion) que nous percevons d’elle et la mesure que nous en faisons a des chances d’être exacte et bien réelle.

Alors, Abdelali ABD-RABI, Pierre RABI et Max PLANCK, même combat ?

Trois entrées, peut-être, et pas forcément antinomiques, d’une même vérité primordiale… ?

L’avenir le dira.

Mais pour ma part je ne pourrai jamais plus manger de KIWI sans me souvenir de cette soirée surréaliste et de l’étonnant Abdelalil ABD-RABI. «